La place du modèle Haussmannien

Au XIXe siècle, pendant le Second Empire, Napoléon III décide une modernisation de l'ensemble de Paris. Il choisit le Préfet Haussmann pour mener à bien ce projet d‘urbanisme de grande ampleur qui se déroulera entre 1852 et 1870. L’objectif affiché par Napoléon sera celui de donner une grande capitale moderne à l’Empire, capitale dont on renforcera l’attractivité à la fois au niveau national et international.

D'après Ph.Panerai, la transformation urbaine de la capitale correspond à une profonde transformation économique du tissu entrepreneurial capable de la produire. Les grands travaux d’Hausmann ont une fonction stimulatrice sur le développement de la filière du BTP et du capital financier à la base de la promotion immobilière. Le capitalisme français se transformera avec la transformation urbanistique de la ville. Attractivité immobilière de la capitale et  financement public des travaux iront également de pair : dans la mesure où des provinciaux et des étrangers s’établiront à Paris, la base fiscale de la ville croitra et permettra de financer les charges de la dette nécessaire au lancement des chantiers. Cela aura pour conséquence de développer un tissu urbain « moderne » ciblant une clientèle bien précise d’un point de vue social : la bourgeoisie. Les classes populaires seront reléguées dans les interstices de la nouvelle ville bourgeoise ou poussées vers la proche banlieue parisienne, qui ne fera pas l’objet de travaux de modernisation.

Hausmann intervient sur un tissu urbain déjà constitué. L’intervention type consiste dans la création de nouveaux boulevards, larges et modernes, comme « percées » dans le tissu urbain ancien. Expropriations et démolitions précédent ainsi les travaux publics de nouvelle viabilisation (intégrant également la mise en place de réseaux techniques modernes d’adduction de l’eau et d’assainissement). Les parcelles expropriées donnant sur le nouveau boulevard sont ensuite remembrées et vendues aux promoteurs immobiliers qui s’occupent de leur édification. L’intervention publique  continue dans la création d’équipements dans des lieux clés de l’espace dégagé : ministères, casernes, gares ferroviaires, théâtres, musées, monuments commémoratifs, jardins publics, abattoirs viennent compléter la modernisation et l’embellissement de la grande capitale. 

Formellement, l’hausmannisation de Paris reprend le langage urbain baroque et néoclassique, mis-à-jour par l’intégration des normes modernes de l’hygiènisme et des transports mécanisés. L’harmonisation du style architectural, qui contribue à la fabrication d’un produit standard conforme aux attentes de la nouvelle clientèle bourgeoise, empruntera également des éléments du décor néoclassique et baroque. Allant bien plus loin des percées romaines de Sixte V, la superposition des percées à Paris permet d’établir un réseau global d’axe perspectifs unifiant l’espace urbain de la grande ville et permettant de relier les éléments à haute valeur symbolique de la grande ville moderne et du pouvoir impérial (le dégagement des monuments et leur collocation au bout d’axes perspectifs fait partie du cahier des charges des percées haussmanniennes). La création du réseau de grands boulevards est également fonctionnelle à la gestion des flux de mobilité croissants de la grande ville moderne : il faux faciliter la circulation entre les gares, les centres administratifs, les premiers grands magasins, etc.

L'importance donnée à la voirie et sa structuration à l'échelle urbaine,  fait que les nœuds deviennent des carrefours de circulation et non des places. Ces nœuds servent en même temps de points de repère à l'échelle urbaine grâce à la présence de monuments mis en perspective des grands axes.

La création de « places » est en ainsi le sous-produit de la superposition de percées : la convergence de plusieurs boulevards dans les points-clés de l’espace urbain, crée des places-carrefours de grande dimension. Il s’agit de places d’un nouveau type par rapport à ce que les époques précédentes avaient produit. Les places baroques et néoclassiques étaient dessinées en forme rectangulaire ou carré, éventuellement elliptique. Elles étaient marquées par l’arrivée d’un seul grand axe perspectif, traversant éventuellement la place de bout en bout. Les places créées par Haussmann sont en forme de cercle ou de demi-cercle. A partir des places-carrefours sont tracés un certain nombre de voies rayonnant en étoile qui permettent l'interconnexion avec d'autres places-carrefours. 

Nœuds de mobilité des véhicules et éléments centraux du paysage urbain perçu, elles ne sont plus l’espace public visuellement fermé et essentiellement piéton polyvalent en termes de fonctions d’usage. Elles sont des points de repère indéniables dans l’espace urbain (un monument commémoratif occupe normalement un centre difficilement accessibles au piétons), d’autant plus qu’elles sont mutuellement visibles entre elles. Mais elles ne sont plus capables de fournir le support territorial à l’interaction humaine au sein de la ville : le mouvement du véhicule prime sur le stationnement du piéton, la flânerie est entravée, le jeu, le négoce, le rassemblement humain sont repoussés aux marges de la place par les impératifs de la circulation.

La place de l’Etoile (place du Général De Gaulle) est un exemple emblématique de la configuration de la place haussmannienne à Paris. Dessinée en forme de cercle de près de 300 m de diamètre, elle voit la convergence de douze boulevards, dont 4 à très grand gabarit (plus de 40 m de large, et jusqu’à 70 m pour l’Avenue de la Grande Armée et celle des Champs Elysées). Positionné au centre de la place, l’arc de triomphe est en bout de perspective pour tous ces axes, même s’il est vu frontalement uniquement par l’axe Champs Elysées / Grande Armée. L’espace public de la place se configure davantage comme un très large trottoir interrompu par la traversée des douze boulevards, que comme un espace surfacique visuellement fermée et entièrement dédié aux piétons. De ce fait, sa capacité à polariser l’activité commerciale est moindre que celle de la plupart des boulevards qu’y convergent. En même temps, par la convergence des boulevards, la place structure l’essentiel du 8ème arrondissement parisien.

   

Figure 1.10 :

La place du Général de Gaulle et l’arc de Triomphe à Paris

 

 

L’espace public à plus haute valeur d’usage dans le modèle haussmannien est ainsi celui du boulevard et de son trottoir large et moderne. Il s’agit d’une valeur d’usage parfois limitée par la mono-fonctionnalité résidentielle initiale des certaines percées, mais capable d’exprimer une grande urbanité et polyvalence dans un contexte de mixité fonctionnelle. Centres nodaux du système de mobilité, éléments clés pour l’orientation au sein de la ville,  les places haussmanniennes sont en réalité reléguées en second plan dans le système des espaces publics parisiens, dépassées également par le nouveau statut des espaces publics végétalisées (parcs urbains, jardins publics).

Ce modèle d‘urbanisme se propagera dans l‘Europe entière et même au-delà (notamment en Amérique Latine). La modernisation des grandes villes emploiera pendant un demi-siècle encore le langage formel haussmannien, la création de grands boulevards et de places-carrefours visuellement inter-reliées et, en définitive, une certaine proportion de « l’art de recoudre après avoir taillé ». Le projet d’hausmannisation du Ring de Vienne produira en réaction les travaux de Camillo Sitte, visant à rétablir la primauté de la place dans le système des espaces publics urbains. Mais si ces travaux ont pu inspirer par la suite une approche plus respectueuse des villes anciennes héritées du passée, l’expansion urbaine en périphérie restera à la recherche de nouveaux modèles, qui lui seront offert à partir des années Vingt par le mouvement moderne d’architecture et d’urbanisme.